Dans le cadre de l’exposition dédiée à Mark Rothko à la Fondation Louis Vuitton, Les Cris de Paris et l’Ensemble Intercontemporain interprètent notamment Rothko Chapel, de Morton Feldman.

« Tragédie, extase, malheur », voici trois mots revendiqués par Mark Rothko, et qui résonnent en profondeur avec le monde de Mozart. Alpha et oméga de la musique pour le peintre, Mozart est la figure centrale de ses références sonores. Au-delà des résonances biographiques de leurs parcours (enfance prodige, poids de la figure du père, tournées européennes de jeunesse), ce sont les concepts fondateurs de leurs langages qui se répondent : simplicité, puissance, expressivité. Certaines figures musicales construisent dans leur œuvre un dialogue avec le monde pictural de Rothko, comme Morton Feldman et sa mythique Rothko Chapel, mais aussi Rebecca Saunders, avec sa pièce Albescere, pour douze instruments et cinq voix. La création complètera cette soirée, avec une oeuvre commandée à Augustin Braud par l’Ensemble intercontemporain.

Programme

Wolfgang Amadeus Mozart, Adagio et Rondo pour flûte, hautbois, alto, violoncelle et harpe K.617
Rebecca Saunders, Albescere pour 12 instruments et 5 voix (2001)
Augustin Braud, Infigure – Création mondiale pour Violon solo, inspiré de l’œuvre de Mark Rothko (Commande de l’Ensemble Intercontemporain)
Morton Feldman, Rothko Chapel pour Choeur, voix solistes et 3 instruments (1971)

Les Cris de Paris
Ensemble Intercontemporain
Geoffroy Jourdain, direction

Eclairage, par Geoffroy Jourdain

Deux certitudes s’imposaient à moi, s’agissant d’un concert en marge de l’exposition consacrée à Mark Rothko à la Fondation Louis Vuitton : au programme devaient figurer la fameuse Rothko Chapel de Morton Feldman, et du Mozart. Car Mozart était une figure tutélaire de Mark Rothko — à cet égard, le choix s’est porté sur une pièce à la fois singulière et emblématique : l’Adagio et rondo K.617 dans sa version pour harpe, flûte, hautbois, alto et violoncelle. 

Quant à The Rothko Chapel de Morton Feldman, composée en 1971, un an après le suicide de Rothko, elle s’inspire directement d’une chapelle, construite par la Ménil Foundation à Houston au Texas, pour laquelle le peintre avait réalisé quatorze grandes toiles — et la pièce sera créée en 1972 dans la chapelle qui lui donne son titre. À propos de ses compositions, Feldman utilise le terme de « toiles temporelles » : entre peinture et musique, entre temps et espace, il imprime sur ces toiles « plus ou moins une teinte musicale ».

Quand je regarde une toile de Rothko, quand je vois ce matériau qui pourrait, eu égard à l’absence de cadre, déborder sur le mur, je ne sais jamais laquelle des couches de couleur a été apposée en premier, laquelle prévaut, où l’une se termine et l’autre commence — et c’est exactement ce sentiment que dégage la musique de Feldman… Dans The Rothko Chapel, les chanteurs chantent bien souvent à la limite de l’audible et du soutenable, au point qu’il est difficile de déterminer si les harmonies de l’ensemble vocal nourrissent la partie d’alto soliste ou l’inverse. Il en va de même des autres parties instrumentales, à l’instar de l’usage extrêmement minimal du célesta. La résonance des instruments vient colorer les événements musicaux concomitants de touches de nuance, ce qui rend ambigu le distinguo entre premier et second plans sonores. Exactement comme devant une toile de Rothko, on se laisse engloutir dans une durée abolie. 

Ces préoccupations se retrouvent, à bien des égards, dans albescere de Rebecca Saunders (photo ci-dessous). Quand nous avons commencé à penser ce programme, la musique de Saunders est très vite entrée dans la réflexion. De fait, l’expressionnisme abstrait — de Pollock à Rothko en passant par Guston — fait partie de ses sources d’inspiration, surtout à l’époque de la composition d’albescere(2001), de même que l’œuvre de Samuel Beckett, qui fut aussi un héros de Feldman. C’est Rebecca elle-même qui a suggéré albescere, pièce rarement jouée, dans laquelle elle travaille elle aussi les notions d’espace et de continuité.