Aux Etoiles

 

L’inspiration sacrée et la fin du romantisme allemand (1849-1912)

Effectif total 36 chanteurs

Les Cris de Paris
Direction Geoffroy JOURDAIN

Geoffroy Jourdain a rassemblé une sélection des plus grandes œuvres a cappella des XIXe et XXe siècles. Situées à mi-chemin entre l’exaltation romantique et la mélancolie post-romantique, elles explorent un répertoire décalé, composé d’œuvres profanes inspirées par de grands textes sacrés. Une rencontre enthousiasmante, où la poésie intime de Rückert, Von Zedlitz ou Goethe côtoie la musique vocale des compositeurs les plus emblématiques d’une tradition musicale nourrie par l’expressivité et l’engagement.

Note d’intention :

An die Sterne, la trajectoire d’une tradition

En réunissant les œuvres chorales sans doute les plus symptomatiques du romantisme germanique, Les Cris de Paris donnent à entendre le cheminement singulier d’une tradition chorale qui frappe par sa continuité : Robert Schumann, Johannes Brahms, Peter Cornelius, Hugo Wolf, Max Reger et Arnold Schönberg ; des compositeurs qui se croisent et se lient, s’opposent et se relaient, se nourrissant pour la plupart à une tradition séculaire remontant au XVIIe siècle, par le choix même du genre choral mais également par des « signatures stylististiques » spécifiques comme l’alternance du double-chœur ou le contrepoint.

Cet intérêt pour le genre choral s’étoile tout d’abord vers une pratique assimilée au quotidien des populations allemandes. Dès le début du XIXe siècle, les sociétés chorales se multiplièrent dans différentes strates du tissu social germanique, chœurs spécifiquement masculins ou féminins, plus généralement rassemblés autour d’une identité de corporation ou de quartier. Evoquons l’activité des chœurs d’ouvriers jusqu’aux années 1930, comme par exemple Freie Typographia (Chorale des imprimeurs et typographes de Vienne) que dirigea Anton Webern et avec lequel il donna en novembre 1928 le Friede auf Erden de son ami et ancien maître Arnold Schönberg. Des décennies plus tôt, Schumann et Brahms s’investissaient déjà dans le développement et la direction de ces communautés chorales, et composèrent à leur intention un répertoire in situ, en explorant de l’intérieur les mécanismes spécifiques.

Ces rassemblements prennent une signification encore plus forte lorsqu’on les replace dans le contexte d’états allemands éclatés que la poigne d’un Otto von Bismark unifiera en 1871. De ce point de vue, le chœur cristallise une identité tangible. Autre manifestation troublante de ce désir de circonscrire une empreinte culturelle cohérente, la redécouverte du répertoire ancien s’épanouit au XIXe siècle avec, entre beaucoup d’autres démarches, l’édition de la Bach Gesellschaft, sous l’initiative de Schumann, ou encore les ouvrages du musicographe et musicologue Philipp Spitta, ami de Brahms, auteur de la première grande biographie consacrée à Bach, éditeur de Dietrich Buxtehude et de Heinrich Schütz. On rappellera qu’une œuvre aussi marquée que Les Maîtres-Chanteurs de Nuremberg de Richard Wagner, créée en 1868, est très exactement contemporaine de ces initiatives.

Toutes les œuvres de notre programme se souviennent des pères fondateurs qu’on redécouvre alors. L’opus 141 de Schumann et l’opus 109 de Brahms adoptent ouvertement une écriture en double-chœur, rappelant l’alternance des Cori Spezzati vénitiens que Schütz apporta en terre germanique, magnifiée dans les Psaumes de David de 1619. La fascination de ces mêmes compositeurs pour l’écriture contrapuntique les inscrit toujours dans ce sillage, cet outil compositionnel étant propice à leurs recherches continuelles dans l’élaboration de formes, de textures et d’un langage harmonique nouveau. On sera ainsi frappé par la cohérence qui lie les Quatre chœurs opus 141 de Schumann, les Fest und Gedenksprüche opus 109 de Brahms, le Requiem de Cornelius, le O Tod, wie bitter bist du opus 110 n°3 de Reger et le Friede auf Erden opus 13 de Schönberg, entre autres par la permanence du canon ou de la complémentarité d’une alternance spatialisée. Et, en filigrane, l’ombre de Johann Sebastian Bach, toujours actuelle, « la fin et le commencement de toute musique » selon Max Reger.

Ces œuvres s’agencent de manière encore plus significative autour de la poétique du geistliches lied ou « chant d’inspiration sacrée », qui s’exprime ici en différents poèmes de Rückert, Goethe, Hebbel ou Meyer, ainsi que quelques textes bibliques « déplacés » dans un espace musical non-liturgique. Cette sphère religieuse ouvre un espace où la voix communautaire peut se rassembler autour d’une foi (Cornelius, Reger), d’une nation (Brahms) ou d’une vision plus largement humaniste (Schönberg).

Des alternances « schütziennes » qui marquent les opus de Schumann, Cornelius et Brahms à l’empreinte indélébile du choral luthérien dans O Tod de Reger, de la langueur élégiaque des lieder de Wolf à la jubilation contrapuntique de Friede auf Erden, la cohérence de ce programme souligne pourtant l’évolution de cette tradition partagée, vers les prémisses d’une modernité bien de son temps. A l’achèvement de Friede auf Erden en mars 1907, Schönberg était prêt à franchir le miroir de la tonalité pour explorer « l’air d’autres planètes ». L’étoile avait trouvé sa nouvelle trajectoire, en dévidant le fil d’une tradition.
Passionnés par la création contemporaine, les Cris de Paris aiment à faire partager leur conviction que les répertoires d’aujourd’hui doivent être appréhendés dans le prolongement de la tradition classique pour être appréciés à leur juste valeur et échapper à la tentation des élitismes.

L’insertion d’un madrigal de Philippe Fénelon dans ce programme obéit à cet état d’esprit. Il octroie à chacune des œuvres ici interprétées son statut d’œuvre vivante et la prive heureusement d’un dommageable statut d’objet d’antiquité.

Les Elégies de Rilke constituent le sommet de l’œuvre du poète. Conçues dans un silence presque ininterrompu de 1912 à 1922, elles forment une ample méditation sur la fragilité de la vie humaine.

Jean-Yves Masson commente : « Les Elégies tentent de fonder par la poésie une nouvelle religion à l’image des mystères antiques. (…) Au confluent des traditions de la musique sacrée et de la musique profane. »
Le travail mené par le compositeur Philippe Fénelon sur cet exceptionnel corpus poétique nous semble en parfaite complicité avec celui des auteurs plus anciens présentés dans ce programme.

Vincent Manac’h

Peter CORNELIUS (1824-1874)
Requiem (1872)
Poème de Christian Friedrich Hebbel

Robert SCHUMANN (1810-1856)
Vier doppelchörige Gesänge opus 141 [Quatre chants pour double chœur] (1849)
. An die Sterne, poème de Friedrich Rückert
. Ungewisses Licht, poème de Johann Christian von Zedlitz
. Zuversicht, poème de Johann Christian von Zedlitz
. Talismane, poème de Johann Wolfgang von Goethe

Johannes BRAHMS (1833-1897)
Fest und Gedenksprüche opus 109 [Fêtes et commémorations] (1886-1888)
. Unsere Väter hofften auf dich, versets issus des psaumes 22 et 29
. Wenn ein starker Gewappneter, versets issus de l’Evangile selon Saint-Luc
. Wo ist ein so herrlich Volk, versets issus du Deutéronome (Ancien Testament)

Hugo WOLF (1860-1903)
Geistliche Lieder [Chants sacrés] (1881)
. Einklang
. Aufblick
. Ergebung
. Resignation

Poèmes de Josef Karl Benedikt von Eichendorff

Philippe FENELON (né en 1952)
Dix-huit Madrigaux (1995-1996)
. O Bäume Lebens

Max REGER (1873-1916)
O Tod, wie bitter bist du opus 110/3 (1912), versets issus du Siracide (Ancien Testament)

Arnold SCHOENBER (1874-1951)
Friede auf Erden opus 13 (1907), poème de Conrad Ferdinand Meyer

 

Durée :

Production Les Cris de Paris

 
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